
NOS PRÉFÉRENCES DE L'ÉTÉ. DES LIVRES FORTS POUR ANCRER NOTRE COHÉRENCE.
FRONTIÈRES VIVANTES. Jérôme Sueur.
De la porosité des frontières : d’actualité, le sujet s’avère vaste. Paradoxalement. Et, le plus souvent, contradictoire. D’aucuns veulent contenir à tout prix leur vision de la vie et, inconsciemment, de la mort, dans un cadre défini, borné, contrôlé qu’ils pensent sécurisé : “une passion pour les barrières”. D’autres, sans doute moins sujets à ces vertiges existentiels ou plus conscients de la vanité de tout projet de délimitation des champs, interrogent la pertinence de la mise en actes des systèmes d’échantéisation des territoires sur la planète.
De l’ouvrage de Jérôme Sueur émane, explicitement ou entre les lignes, un sentiment omniprésent de mouvement et d’infiltration, relatif à la gravité de la question de l’appropriation. Indispensable, vital, le maintien et la preuve de la perméabilité des bornes du vivant, bien que structurantes et porteuses, constituent le cœur du propos de l’auteur. Professeur au muséum d’histoire naturelle où il dirige des recherches en écologie, bioacoustique et écoascoustique, sa sensibilité le conduit à percevoir et à étudier l’interdépendance des matières et des informations vivantes, du microscopique au macroscopique, de la plus petite des cellules aux plus hautes montagnes et immenses océans.
“Par l’intermédiaire des protéines transmembranaires, libres ou au cœur des corps, des milliards de frontières cellulaires se déforment, fusionnent, séparent, construisent, protègent, cimentent, transmettent, filtrent, transportent, défendent, multiplient, déclarent, consomment, produisent, grandissent ou périssent”.
Jérôme Sueur
Au sujet de la défense des territoires la plus apparente qu’il ait eu à expérimenter, celle des “propriétaires sonores”, dessine des frontières entre les espèces portées par loups, lions, singes au larges territoires mais, également grillons des champs ou courtilières “qui stridulent à l’entrée ou à l’intérieur de leur terrier”. Avec une curiosité émerveillée, on découvre ici les différences et les nuances qui tissent les terres que nous arpentons sans soupçonner un instant leurs spécificités telles que l’étendue du territoire qui varie largement d’un animal à l’autre. Alors que les rapaces étendent leurs frontières sur des kilomètres, les passereaux se tiennent à quelques centaines de mètres et les mouettes tridactyles à une toute petite parcelle qui entoure leur nid.
La résonance de cette porosité vivante, traversée de toute temps par des migrations étudiées par l’auteur, n’en finit pas d’éveiller en nous une conscience de longue portée, puissante et sensible : les liens se démultiplient entre nous et les autres expressions de la vie, plus perceptibles que jamais à l’heure des changements qui nous fondent, à l’aube ou à l’aurore. Une magnifique leçon d’altérité.
Éditions Actes Sud. Collection Sciences. 208 pages. 20,50 €.
