Qu'est-ce que ce travail de recherche de votre part sur les "zones bleues" apporte comme éléments de pratique quotidienne d'hygiène de vie à celle que vous recommandez depuis vos premiers livres ?
Valérie Cupillard.
Depuis mes premiers livres, je me suis attachée à proposer une cuisine BiO et saine. En intégrant des principes de santé dans mes recettes, mon travail va dans le sens de "bien manger pour mieux vivre plus longtemps". C'est ainsi que le thème de la longévité s'est imposé comme un nouvel angle pour ce projet de manuscrit.
En faisant des recherches sur les fameuses « zones bleues », ces régions du monde où l'on compte le plus de centenaires, j'ai pu contacter le Pr Michel Poulain qui est le démographe spécialiste de la longévité et cofondateur du concept des zones bleues. Par son expérience sur le terrain auprès des populations à la longévité exceptionnelle, il a observé 7 principes de vie. À mes yeux, les intégrer dans un livre de cuisine permet de prendre conscience que l'alimentation fait partie d'un tout et qu'il est aussi important de s'attacher à la façon dont on consomme (local, bio, de saison) qu'à la façon de voir la vie (savourer l'instant présent, savoir se ressourcer, créer des liens…).
En quoi vos « Bons Ingrédients » se différencient-ils de ceux que vous préconisez habituellement ? Une bonne alimentation BiO, naturelle, variée, plutôt basique qu'acide, sans trop de gluten, équilibrée sur le plan nutritionnel, ne prépare-t-elle pas le terrain d'une longévité heureuse ? Même si certains centenaires, en Asie ou en Sardaigne, mangent de la viande…
Valérie Cupillard.
Avec Hélène Lemaire, diététicienne-nutritionniste, nous avons résumé quelques-uns des principaux régimes de santé (anti-inflammatoire, acido-basique, IG bas, microbiote, hypotoxique…) pour en faire la synthèse et montrer les pistes qui me guident pour créer mes recettes. Ce nouveau livre s'inscrit effectivement dans la continuité de mes précédents ouvrages, avec un focus sur les associations d'ingrédients bénéfiques pour en potentialiser les effets et les bienfaits des herbes aromatiques, épices et graines. Un gros chapitre - véritable guide d'achat et d'utilisation – est consacré aux « bons ingrédients » et à leurs atouts.
Michel Poulain.
Il n'existe pas un régime unique dans les zones bleues. Ce que l'on observe, ce sont des caractéristiques communes : une alimentation majoritairement végétale, des produits locaux et peu transformés, des portions modérées, et une forte dimension sociale du repas. Certaines populations consomment de la viande (comme en Sardaigne ou dans certaines régions d'Asie), mais en quantités limitées et dans des contextes spécifiques. L'approche proposée par Valérie Cupillard s'inscrit pleinement dans cet esprit : elle privilégie une alimentation naturelle, simple et respectueuse des équilibres du corps.
Vous incluez dans votre livre un focus important sur l'huile d'olive. Pourquoi ? C'est une huile indispensable à une alimentation saine, on le sait depuis la mode du régime crétois, mais elle est déjà très (trop) consommée au regard d'autres huiles plus riches en omega-3, non ?
Valérie Cupillard.
Plébiscitée dans le régime crétois, l'huile d'olive, source d'oméga 9, fait partie de l'alimentation méditerranéenne. On a ainsi remarqué, lors des études sur l'alimentation des centenaires en Sardaigne, que l'huile d'olive était la principale matière grasse utilisée en cuisine. Mais pour dire que l'huile d'olive est un facteur important pour se maintenir en santé longtemps, on doit s'informer avec précision sur la qualité des huiles d'olive. En effet, il y a une grande différence entre celles obtenues dans une exploitation intensive et celles provenant d'arbres centenaires qui poussent en altitude, sur une île battue par les vents… et cette différence se mesure ! L'huile d'olive dont on vante, dans notre livre, les bienfaits est une huile d'olive qui contient un fort taux de polyphénols. Ces derniers sont connus pour leurs propriétés antioxydantes et anti-inflammatoires : ils permettent une meilleure régulation du taux de cholestérol et de la glycémie, ils préviennent les maladies cardiovasculaires et ont un grand pouvoir contre le vieillissement cellulaire.
De nombreux facteurs influencent le taux de polyphénols d'une huile d'olive : les conditions climatiques, la variété et l'âge des oliviers, les pratiques agricoles et la maturité des olives lors de la récolte. Par exemple, l'irrigation est une pratique qui diminue le taux de polyphénols de l'huile obtenue, surtout lorsqu'il est intense. Avec ce focus sur l'huile d'olive, j'ai voulu attirer l'attention sur sa qualité qui influe sur sa richesse en antioxydants.
Pour autant, il ne s'agit pas de consommer exclusivement de l'huile d'olive (source d'oméga 9), car sa faible proportion en acides gras polyinsaturés (oméga-6 et surtout oméga 3) ne suffit pas à couvrir les besoins de l'organisme. D'où l'intérêt de varier et de compléter par d'autres huiles aux caractéristiques différentes, essentiellement celles riches en oméga 3 comme l'huile de lin, de cameline ou de noix que je présente en détail dans un gros chapitre consacré aux ingrédients à privilégier. Chacun peut ainsi, en fonction de ses goûts, les incorporer dans son alimentation en suivant l'exemple de mes recettes pour une crème de petit déjeuner ou des sauces et émulsions pour crudités.
Au final, car c'est un point essentiel pour faire partie des éventuels heureux centenaires, que faire contre le stress majeur de notre époque car on sait qu'il oxyde les cellules à tout va ? Sans parler des graves pollutions ambiantes (air, eau, sols…) qui expliquent en partie une nette augmentation des cancers : il y a une recette "zone bleue" pour ces zones rouges ?
Valérie Cupillard.
Il n'existe pas de recettes miracles pour faire partie des heureux centenaires, mais j'ai concocté des recettes saines et réuni des routines de bien-être qui transmettront, je le souhaite, une certaine joie à créer sa propre zone bleue ! En faisant le choix d'une alimentation biologique ou biodynamique qui permet de se nourrir d'aliments plus riches en vitalité et en nourrissant notre corps avec toutes les énergies possibles à notre portée. C'est ainsi que je suis sortie de ma cuisine pour ajouter des conseils pour se sentir en phase avec chaque saison, des petits exercices à voir comme des mémos pour se rappeler combien il est important d'intégrer de bonnes pratiques (bouger, apprendre à bien respirer, revenir à l'instant présent, savoir se ressourcer…) pour diminuer les différents stress.
Michel Poulain.
Les principes observés dans les zones bleues ne sont pas des prescriptions, mais des modèles de modes de vie associés à une longévité exceptionnelle. L'enjeu, aujourd'hui, n'est pas de demander aux individus de faire davantage d'efforts, mais de créer des environnements qui facilitent naturellement ces comportements.
. Bouger naturellement : intégrer le mouvement dans la vie quotidienne (marcher, escaliers, déplacements actifs) plutôt que de le limiter à une activité sportive ponctuelle.
. Manger avec sagesse : privilégier une alimentation locale, simple, peu transformée, en lien avec les saisons, et adopter une modération naturelle.
. Éviter le stress et respecter les cycles du repos : dans les zones bleues, le stress est régulé par le rythme de vie. En milieu urbain, cela suppose de recréer des espaces de pause, de ralentissement et de reconnexion, notamment via l'accès à la nature et des organisations du travail plus respectueuses des rythmes humains.
. Entretenir des liens familiaux forts : maintenir des relations régulières et valoriser les liens intergénérationnels.
. Cultiver le soutien communautaire : face à la solitude croissante, il est essentiel de recréer des lieux et des occasions de lien social. Le soutien communautaire ne se décrète pas, il se construit à travers des environnements qui favorisent les interactions.
. Respecter la planète : adopter des modes de vie en cohérence avec son environnement, notamment à travers l'alimentation et les modes de production.
. Avoir un but dans la vie : se sentir utile et engagé constitue un facteur clé de bien-être et de longévité.
Concernant le stress et la solitude, deux enjeux majeurs aujourd'hui, la réponse est avant tout structurelle : ce sont les environnements qui doivent évoluer pour permettre naturellement des rythmes apaisés et des liens sociaux réguliers.
L'association Living Blue Zone
Living Blue Zone est une initiative issue de plus de 25 ans de recherche sur les zones de longévité exceptionnelle. Son objectif est de traduire ces observations en actions concrètes dans notre société actuelle. Nous ne cherchons pas à reproduire les zones bleues, mais à en transposer les principes dans nos environnements contemporains : entreprises, quartiers, projets immobiliers, communautés.
Nous nous définissons comme une référence vivante, qui relie la recherche scientifique, les initiatives de terrain et les acteurs souhaitant intégrer ces principes dans leur quotidien. Notre conviction est que ces modes de vie ne sont pas réservés à certains territoires : ils peuvent être recréés aujourd'hui, à condition d'agir sur les environnements.
Michel Poulain