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FLEURIR SON JARDIN ET COMPOSER SES BOUQUETS
Marie Varenne
Photographies : Sophie Mutterer
Illustrations : Clémentine du Pontavice
Comment fait-elle ? Après avoir reçu en cadeau un bouquet de Marie Varenne, on se pose la question. Des fleurs fraîches, simples, locales, sauvages ou cultivées, des couleurs douces qui portent les sentiments les plus tendres, des compositions aériennes et pourtant profondément terrestres : Fleur d’Arles laisse dans l’esprit une empreinte attentive, élégante, discrètement artistique. Mais, surtout, une harmonie. Une invitation à la présence à l’instant. Son livre témoigne sans ostentation mais avec un goût délicieux, sa signature, de ce don qu’elle partage volontiers à travers ses bouquets, leur mise en œuvre, et, plus globalement, son lien sensible et profond avec les éléments. Des rencontres, des ateliers de DIY, des échanges : dans les mains de Marie Varenne, l’attention se mue en fertilité. C’est ainsi que l’on découvre dans ses pages des paysages de son exploitation, de gracieux bouquets de saison photographiés par Sophie Mutterer, et de précieux conseils pratiques destinés à transmettre les gestes pour se lancer en jardinage floral et entretenir ses plantes avec discernement. L’historienne d’art et herboriste Clarisse Le Bas dont nous avons présenté le dernier livre (“Le temps du végétal”, éd. Actes Sud), la cuisinière florale Alice Roca, la productrice de plantes médicinales Lucile Fleury et d’autres personnes en lien avec les fleurs, des femmes le plus souvent, dessinent autour de l’auteure un vaste entourage “végétal” en mouvement. Tout au long de l’année, ce livre se respire. On y sent les couleurs du temps, ses textures, son langage sensoriel, énergétique, dans un foisonnement de compositions propres à mettre notre quotidien en musique salvatrice. Il s’en dégage une joie simple, sobre, une proximité avec les cycles de la nature pourtant malmenés par les bouleversements climatiques que Marie Varenne ne cherche pas à occulter pour “faire joli”. On apprend beaucoup à la lecture de son livre dont l’esthétique se nourrit d’un langage de correspondances intimes avec le vivant. Fleurs d’Arles, ou le prolongement palpable de la beauté du monde.
Éditions First. 191 pages. 19,95 €

FLEURS D'ARLES : HARMONIE, JOIE & DÉLICATESSE.

Les bouquets arlésiens de Marie Varenne écrivent une prose florale d'une poésie sauvage et douce. À prolonger avec une joie simple, à composer avec une inspiration écologique tout en délicatesse.
Marie Varenne, ferme florale en pays d'Arles
© Martha Puglia

Qu’est-ce qui a déclenché en vous l’envie de vous lancer dans le projet d’une ferme florale ? Un tournant dans votre vie ?

Effectivement, c’est un tournant dans ma vie. J’habitais en centre-ville d’Arles, je m’occupais alors d’ateliers pour les enfants. Un mode de vie urbain. Avec mon compagnon, on a décidé de partir vivre en campagne d’Arles, au milieu des prés. Dans la mesure où lui était berger, on recherchait une bergerie, un grand espace.
Je suis ensuite tombée enceinte de mes deux jumeaux et j’ai eu un congé maternité pendant lequel j’ai passé beaucoup de temps là-bas, au milieu de ces paysages, dans une ambiance agricole. C’est à ce moment que j’ai entendu parler du mouvement de la Slow Flowere et que j’ai eu un déclic.
Cela s’est même traduit physiquement, j’ai ressenti une grande excitation. Je me suis dit, “mais c’est ça !” Pourquoi, moi, je ne ferais pas aussi un projet agricole ? On a tout ce qu’il faut ici. On a la terre, ce qui est en général le plus compliqué à obtenir, et j’avais le temps devant moi avec mon congé maternité. Même si mes jumeaux étaient tout petits, tout bébés, je me suis lancée dans cette reconversion. Comme j’ai eu la chance de pouvoir négocier une rupture conventionnelle, j’avais deux années plutôt confortables pour effectuer cette transition.

Dans votre livre, vous donnez beaucoup de conseils de culture, saison par saison. Vous avez tout appris sur le terrain, dites-vous. Une vraie autodidacte ?

J’aurais adoré apprendre, faire une formation. Mais avec les deux bébés et une fille aînée de 12 ans à la maison, c’était compliqué. À l’époque, il n’y avait globalement pas beaucoup de formations sur la création d’une ferme florale. C’était plutôt des projets autour du maraîchage ou de l’horticulture pour de la fleur en pot, mais il n’y avait pas encore de formation spécifique sur la fleur coupée destinée aux bouquets. Je me suis donc effectivement lancée en apprentissage toute seule.
Je me suis beaucoup inspirée des techniques de maraîchage parce que finalement, c’est préparer le sol, c’est faire ses semis, c’est prendre soin, bien qu’il ne s’agisse de plants potagers mais de plants de fleurs. J’ai appris en demandant des conseils à droite et à gauche, en regardant des tutos, en m’appuyant sur beaucoup de lectures, aussi. Et en m’inspirant des fermes florales dans le monde grâce aux réseaux sociaux qui servent, parfois, à quelque chose. Je suis très, très inspirée par les fermes anglaises que j’adore !

Que signifie pour vous cette reconnexion à la nature ? Que vous apporte-t-elle au quotidien, avec le recul de plusieurs années d’activité ?

Beaucoup de joie, beaucoup de plaisir à composer sans vraiment réfléchir, faire quelque chose de spontané avec mes mains... C’était très agréable de voir que je réussissais à créer des choses comme ça et à les offrir, à faire plaisir. Au début, on va dire qu’il n’y avait que le côté esthétique : faire pousser un beau jardin, aller cueillir dans des espaces sauvages. Et là, de plus en plus, avec le recul, je me sens en relation avec le cycle des saisons à respecter : écouter le rythme des plantes, aller lentement, s’imprégner de la symbolique des plantes.
Par exemple, aujourd’hui, c’est la Saint-Michel, le moment où, traditionnellement, on cueillait du fenouil. C’est une plante sauvage que je coupe et que j’ajoute à mes bouquets. Auparavant, j’étais déjà contente de ça : je trouvais le fenouil beau, lumineux. Aujourd’hui, je vais beaucoup plus loin ; je sais que c’est la plante qui accompagne le passage de l’équinoxe d’automne. C’est Clarisse Le Bas, mon amie botaniste et historienne d’art, qui m’a appris toute la force du fenouil à cette période de l’année. Savoir que c’est la plante bienfaitrice du moment modifie profondément mon approche du bouquet et le plaisir que je prends à le composer. J’ai vraiment envie d’aller vers ça.
Dans ce sens, j’organise maintenant des ateliers (voir le programme Automne-Hiver 2026/2027) et des Fêtes des Plantes deux fois par an, à l’automne et au printemps. Par ailleurs, avec Clarisse, on propose chaque année ensemble un stage où on mêle composition et herboristerie, à la Chandeleur. À ce moment de l’année, passage de l’hiver au printemps, s’opère le retour à la lumière, et le corps appelle la reconnaissance de cette transformation.

Que conseilleriez-vous à quelqu’un qui voudrait aujourd’hui, avec les aléas du bouleversement climatique, créer une ferme “slow flower” ?

Je conseillerais d’éviter les intermédiaires et plutôt que de vendre leurs fleurs à la tige, de vendre les compositions. Personnellement, face à la canicule, j’ai envie d’avoir la liberté de refuser des prestations. L’été dernier, je n’ai pas du tout eu cette liberté de composition avec autant de fleurs et de couleurs que d’habitude. Au moins, je n’ai pas de problème avec la ressource en eau dans la Crau, mais il reste que le soleil est trop fort et crame les boutons de fleurs avant qu’elles s’ouvrent. Les tiges sont courtes parce que les fleurs rentrent un peu en résistance, comme nous quand il fait trop chaud. Elles restent très courtes par une période de chaleur comme celle que nous avons connue cet été, et pas très robustes.
Il y a un côté assez frustrant dans le fait de se lever très tôt, couper des fleurs, et les garder au frais le reste de la journée avant de les installer pour un événement. Même si c’est en fin d’après-midi, il fait encore 30 degrés, et on voit les compositions faire la tête. C’est usant, et je n’ai vraiment plus envie de travailler l’été avec ces bouleversements climatiques. Sans doute les personnes qui se destinent à la création d’une ferme florale en sont-elles conscientes mais je pense que mieux vaut qu’elles s’orientent vers une anticipation de ces brutales difficultés estivales et prévoient d’équilibrer leur activité autrement tout en s’interrogeant sur comment abaisser les températures, avec des ombrières, par exemple. Dans l’idéal, avec ces changements climatiques, il faudrait arrêter l’activité de ferme florale en été, se protéger. J’ai envie d’y réfléchir.

Quelles sont vos fleurs locales, cultivées ou sauvages, préférées ? Vos sources d’inspiration ?

Ma passion, mon inspiration, ce sont les jardins anglais traditionnels, les cottages. Je suis très sensible à leur charme floral, même si, dans ce cadre, il ne s’agit pas de fleurs à couper, et je rêve d’aller en faire un grand tour, en Angleterre.
Dans ma ferme, il y a une partie des fleurs qui sont des graines achetées et choisies, et il y a toute une autre partie de cueillette que je fais en mode spontané, dans la nature. C’est peut-être ça qui donne à mes bouquets un côté un peu plus sauvage que les fleuristes qui ne prennent pas le temps d’aller cueillir de la sauge ou de la fleur de carotte dans les prés ! Dans mon jardin, j’ai un faible pour les fleurs de nigelle et leur forme en étoile très délicate, à la floraison. Leurs graines en forme de petites montgolfières se re-sèment aisément toutes seules. Il n’y a rien à faire, au maximum les semer à la volée : on peut très vite se retrouver avec un champ de nivelles ! J’aime aussi beaucoup les cosmos dont la légèreté aérienne recompose totalement n’importe quel bouquet. Par-dessus tout, j’aime la puissance de vie d’un bouquet de printemps : elle ressort de la terre et les fleurs le lui rendent bien.