« Toutes les filières culturelles se posent la question de leur éco-responsabilité et de leur durabilité »
Fanny Valembois étudie de près les voies de transformation écologique des métiers de la culture. Au premier plan, le monde de l'édition qu'elle analyse dans son nouveau livre chez Rue de l'échiquier.
Vous travaillez depuis longtemps dans le monde de la culture. Comment est née en vous la nécessité d'engager les professionnels de cet univers dans une transformation écologique des filières ?
Fanny Valembois.
C'est parce que je suis attachée à la culture, sous toutes ses formes, que je suis convaincue qu'il est nécessaire de travailler à sa transformation écologique. Dans un monde où les contraintes sont de plus en plus fortes - prix de l'énergie, disponibilité des ressources, phénomènes météo exceptionnels… une culture qui ne se transforme pas, c'est une culture qui s'expose au risque de ne pas pouvoir continuer à exister, ou en tous cas, à voir son activité fortement perturbée. J'ai envie qu'il y ait encore des livres, des festivals, des concerts, dans un monde post-pétrole ! L'été 2026 qui débute nous montre déjà, malheureusement, que quelle que soit leur taille, les bibliothèques, les librairies, les manifestations littéraires vont faire face à des épisodes de canicule qui entraînent des fermetures, des annulations, des baisses de chiffre d'affaires.
Pourquoi, particulièrement, la filière du livre ? Qu'en est-il des autres filières Culture que vous connaissez et dont on ne perçoit pas, en tant que "citoyen culturellement actif", les initiatives écologiques, si elles existent ?
Fanny Valembois.
Je fais partie d'un collectif, le Bureau des acclimatations, qui regroupe six consultants indépendants. Nous sommes issus des métiers de la culture et nous travaillons sur les enjeux écologiques aux côtés d'acteurs des filières du spectacle vivant, des festivals, du cinéma, des radios associatives, et même du tourisme et du sport. Aujourd'hui, toutes les filières culturelles se posent la question de leur éco-responsabilité et de leur durabilité. Cela se traduit dans la programmation ou la création d'œuvres qui traitent de ces sujets, mais aussi dans le fonctionnement quotidien. Les lieux qui accueillent du public (musées, salles de spectacles, festivals) travaillent sur la mobilité des spectateurs, des artistes, des œuvres, pour être moins dépendants de la voiture et de l'avion. Les cinémas s'organisent pour réduire leur consommation d'énergie. Les bibliothèques créent des collections et des animations autour de la transition écologique. Les exemples sont nombreux, et je me suis appuyée sur toutes ces initiatives pour proposer, dans Ceci n'est pas un livre vert, des pistes concrètes pour l'industrie du livre : une industrie culturelle qui a la particularité de produire des objets matériels, avec des enjeux de fabrication, de transport, de stockage, de réemploi, pour lesquels il y a encore beaucoup de chemin à faire.
Quelles sont, selon vous, les éco recommandations déjà actées les plus importantes sur le plan écologique dans la filière de l'édition ? Et celles que vous aimeriez voir se concrétiser ?
Fanny Valembois.
Pour les mettre en valeur dans Ceci n'est pas un livre vert, j'ai pu interviewer de nombreux acteurs du livre qui font évoluer leurs pratiques. Du côté des éditeurs, un premier pas a été fait sur le plan de la fabrication : la très grande majorité des ouvrages sont imprimés sur du papier labellisé qui garantit une gestion forestière durable. Et les livres détruits - ce qu'on appelle le pilon, qui représente quasiment un quart de la production - sont recyclés à 100% (et deviennent donc des boîtes à pizza ou du papier hygiénique…). Malheureusement, l'industrie du livre a parfois un peu tendance à considérer que le travail est fini, alors qu'il ne fait que commencer : il faut travailler sur la réduction du gaspillage, de la consommation d'énergie, des émissions de CO2, etc. Et surtout, il faut se poser la question du modèle économique de cette industrie, qui n'est pas du tout circulaire : la seconde vie des livres, à travers le prêt, le don, la revente d'occasion, n'est pas du tout intégrée à la réflexion des éditeurs, alors même que le livre est un objet qui se prête formidablement à la circulation et au réemploi. Nous avons testé des alternatives avec notamment un partenariat avec Recyclivre pour organiser la seconde vie de mon livre, à travers un système de « consigne » : nous nous engageons à racheter le livre aux lecteurs et lectrices qui le souhaitent, pour le remettre en circulation.
À quoi encouragez-vous les lecteurs afin qu'ils participent concrètement à une pratique écologique du livre ?
Fanny Valembois.
Nous espérons que chaque exemplaire fabriqué permettra plusieurs lectures, et nous encourageons les lecteurs à acheter le livre d'occasion, à revendre leurs exemplaires, ou tout simplement à le prêter autour d'eux, à travers une page internet dédiée. Pour que cela ne nuise pas à l'équilibre économique du projet, nous avons aussi créé la possibilité de faire un don pour contribuer aux droits d'auteur, même sans acheter le livre.
Au final, que serait un « livre vert », puisque vous énoncez que le vôtre n'en est pas un ?
Fanny Valembois.
Un livre vert, c'est un livre qui est produit de manière la plus vertueuse possible, au sens large : où est-il imprimé, mais aussi, à quel groupe d'édition appartient la maison d'édition : un milliardaire d'extrême-droite, ou une PME indépendante ? L'illustration, la traduction ont-elles été réalisées par une personne humaine ou une intelligence artificielle ? etc.
Un livre vert, c'est surtout un livre dont chaque exemplaire est lu, relu, re-re-lu !
Éditions Rue de l'Échiquier : indépendantes et engagées.
Indépendantes, les éditions Rue de l'Échiquier n'ont pas attendu de publier cet ouvrage, en réalité vert comme jamais, pour s'investir dans une mise en actes de cette réflexion globale autour de l'écologie du livre. Actrice d'une réelle transition positive et durable, cette maison engagée est membre fondatrice du Collectif des éditeurs écolo-compatibles (2010) et de l'Association pour l'écologie du livre (2019). Pour elle, la réduction de l'empreinte environnementale n'est pas lettre morte. Elle se concrétise à travers des initiatives plurielles et complémentaires, des expérimentations collectives, telles que la possibilité d'une seconde vie pour le livre, en partenariat avec Recyclivre.
Travaux pratiques écologiques : une initiative économique.
Par rapport au livre de Fanny Valembois, la plateforme Recyclivre s'est engagée à racheter, à un montant minimum de 10 € pendant un an et demi, à partir de la date de publication (22 mai 2023), l'intégralité des ouvrages qui lui seraient proposés. Le prix des livres d'occasion a été établi, au cours d'un échange avec les éditions Rue de l'Échiquier, autour de 60% du prix neuf, soit 24,50 € : un tarif, selon l'éditeur, "qui améliore l'accessibilité sans casser le prix en début de période d'exploitation".
En contrepartie, Recyclivre s'engage à reverser à Rue de l'Échiquier 10 % du chiffre d'affaires réalisé lors de la revente. Une somme ensuite partagée entre l'éditeur et l'auteure, Fanny Valembois.