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L'INTERVIEW
LA BIODIVERSITÉ POUR LES NULS
Allain Bougrain dubourg
Entre nous, concernés par son action depuis les premières heures de la LPO, on l’appelle “Bougrain”. Par réserve, nous n’osons pas dire “Allain”. Mais en notre for intérieur, Allain Bougrain Dubourg, c’est Bougrain, c’est Allain, c’est tout ce qui nous repère, nous encourage et nous soutient en matière d’actions de préservation de la biodiversité, à notre échellede citoyen et d’amoureux fou de la vie animale. Comme s’il nous avait accompagnés, nous les nuls, depuis toujours sur la voie de l’attention, tout particulièrement aux oiseaux, avec la Ligue pour la Protection des Oiseaux dont il est président. LPO, notre refuge mental, en période de chasse mais, également, tout au long de l’année à la campagne où les variations de peuplement des oiseaux, insectes, rongeurs nous alertent au quotidien et exigent un référent de tous les instants. Au premier plan, cet inlassable auteur de vie. Alors, nuls pour toujours tant il y a, comme il le dit lui-même, à apprendre sur la biodiversité, nous plongeons avec une joie intense dans son nouveau livre qui ne manque pas de nous laisser penser que, décidément, nous n’en sommes qu’au tout début du chemin. Documenté, argumenté, méthodique, solide et vivant, comme lui qui, jamais, ne baisse les bras ou la voix, ce gros livre d’Allain Bougrain Dubourg se place, comme la vingtaine d’ouvrages qui ont précédé celui-ci, au service de la protection de la nature et des animaux, cette biodiversité qui nous porte et nourrit notre esprit. Dans la mesure où il s’adresse aux nuls et qu’il entend semer des graines fertiles, l’ouvrage ne laisse rien au hasard. Tout y est, des origines de la vie sur Terre aux enjeux climatiques actuels les plus menaçants en passant par les peuples de la planète, les hauts lieux de la biodiversité, les outils de l’espoir... Il est ici question de respect, de fragilité, et cette sensibilité qui jamais ne quitte l’auteur s’accompagne d’une détermination à toute épreuve. Inspirant, l’homme de terrain nous rappelle qu’aucune action efficace ne saurait faire l’économie d’une connaissance aiguisée des lois du vivant à la lumière de l’actualité qui leur est imposée : ces interactions écologiques puissamment destructrices qui en appellent d’urgence à la responsabilité. C’est bien cela : Allain Bougrain Dubourg invite les nuls à prendre en main leur avenir en toute connaissance de cause. Il s’agit d’apprendre, encore et encore. Et d’agir, toujours. Ici et maintenant.
Éditions First. 473 pages. 24,95 €

Allain Bougrain dubourg

“DE NOMBREUX SUCCÈS COMPENSENT (EN PARTIE) LES DÉFAITES”

Allain Bougrain Dubourg cultive la conscience, le discernement, et la fidélité au monde animal. Vertu suprême, mais l’homme est modeste : le monde associatif constitue sa priorité, même si sa personnalité fait vraiment la différence sur le terrain des combats écologiques. Sa passion. Il compte à son actif bon nombre de victoires en faveur de la biodiversité qu’il sait incarner avec la fermeté nécessaires.

Les origines d'un engagement de toute une vie

"Je suis encore nul puisqu'il y a toujours tant à apprendre"

TN : Quand on regarde tout ce que vous avez fait, et faites toujours, en faveur de la biodiversité, on se sent nul. À coup sûr. Pensez-vous avoir été un jour nul en biodiversité ?
Je le suis encore puisqu’il y a toujours tant à apprendre ! En introduction de la « Biodiversité pour les nuls », je souligne que je suis nul puisque j’ai bac -1. Et je pose la question : « Un nul peut-il être crédible, voire prescripteur pour d’autres nuls ? Je finis par admettre que ma longue expérience et, surtout, la collaboration de nombreux acteurs pour cet ouvrage m’autorisent à me lancer dans l’aventure. Et puisque l’on parle de nullité, j’aurais tant voulu -comme beaucoup de mes collègues- être capable d’identifier le chant des oiseaux en tendant l’oreille. C’est un art qui s’apprend, la LPO fait des propositions à ce sujet. Il faudra que je m’y mette !

Le déclic de l'enfance et le braconnage du Médoc

TN : Quel a été le facteur déclenchant de votre engagement ? Les actions de certains grands précurseurs que vous citez dans votre livre ? Vous situez-vous dans leur continuité ?
C’est une histoire d’enfance. Certains de mes copains aimaient le football (les plus nombreux !), d’autres les voitures, moi ce fut les animaux. A 12 ans, au lycée Eugène Fromentin de La Rochelle, je créais un Club des jeunes amis des animaux. Le Muséum d’histoire naturelle, voisin du lycée, m’a ouvert ses portes et la vocation s’est enracinée. La nature deviendrait mon futur, coûte que coûte. Tous ceux qui se passionnent pour la biodiversité ont le plus souvent été guidés par un mentor qui a révélé le potentiel d’émerveillement. Ensuite, chacun progresse selon ses rencontres et les circonstances de la vie.
Mais le facteur déclencheur du militantisme, je l’ai vraiment découvert en devenant président de la LPO et en constatant le braconnage inacceptable des tourterelles des bois dans le Médoc. Chaque année, 30 000 d’entre elles étaient abattues en pleine période de reproduction alors que la chasse était fermée. Il a fallu 20 ans pour y mettre un terme.
Cinquante ans de combats : victoires et défaites

Le préjudice écologique, une avancée juridique majeure

TN : En quoi votre engagement envers la biodiversité a-t-il déterminé votre vie quotidienne ?
Elle l’a transformée car la communauté associative est devenue une seconde famille. C’est d’autant plus vrai qu’à la LPO, nous sommes très sensibles à la convivialité. Cette notion est devenue le ciment de notre engagement. La rançon reste évidemment qu’il faut demeurer disponible, parfois plus que de raison. La marée noire de l’Erika s’était déroulée en décembre 1999, nous avions tous abandonné les fêtes pour nous investir dans la sauvegarde du littoral et des oiseaux.
Cette dépendance à la cause génère également de belles rencontres, des moments inoubliables et même des histoires d’amour. Nous n’avons pas à nous plaindre. Saint Augustin disait : « On perd moins à se perdre dans sa passion qu’à perdre sa passion !

Conseils aux débutants et philosophie de l'action

Par où commencer quand on est "nul" ?

TN : Si vous vous adressez à de vrais nuls, par quoi leur conseillez-vous de commencer ?
Adhérer à une association de protection de la nature. Elle peut vous entraîner sur le terrain pour progresser (chacun à sa mesure) en découvrant les singularités de la biodiversité. Elle favorise également les contacts humains, ce qui n’est pas négligeable. Parmi les premières actions, transformer son jardin en un « Refuge LPO » consiste à s’engager à respecter la charte dédiée. Il s’agit tout simplement (grâce aux conseils donnés) de poser des nichoirs, d’aménager une mare, d’accueillir les chauves-souris, de planter des essences favorables aux papillons, etc.

La compassion, vertu première de l'engagement

TN : À quel niveau de l’échelle des qualités nécessaires à un engagement durable vis-à-vis de la biodiversité placez-vous la compassion ? Que recouvre-t-elle à vos yeux ?
J’ai la conviction qu’elle s’impose d’entrée. Nous sommes les dominants sur la planète nous avons à ce seul titre le devoir éthique de compassion à l’égard des plus faibles et, les plus faibles, c’est le vivant qui nous entoure. Le respect du bien-être animal me paraît fondamental. Il ne suffit pas de savoir qu’il existe quelques 5 000 espèces de mammifères et 10 000 espèces d’oiseaux, il ne faut pas oublier que derrière chaque espèce, ce sont des individus qui pensent, souffrent ou goûtent le bonheur. On ne peut pas protéger sans respecter, voire aimer.

Émerveillement et sagesse : la vision d'Allain Bougrain Dubourg

Les mal-aimés et les martinets, espèces de cœur

TN : Quelles sont les espèces (animales ou végétales) qui vous sont les plus chères ?
Enfant, c’était « les mal aimés », les reptiles et les rapaces qui étaient violemment persécutés. On donnait des primes pour tuer les serpents ou les buses. J’avais la naïveté de croire qu’en les réhabilitant, je sauverais toute l’arche du vivant. Il reste tant à faire…
Cela dit, la loi de 1976 sur la protection de la nature a mis un terme aux pratiques odieuses comme poser des pièges à mâchoires ou clouer les chouettes sur les portes de garage pour conjurer le sort. De même, tous les serpents sont désormais protégés.
Aujourd’hui, j’avoue mon admiration pour les martinets noirs qui passent leur vie dans le ciel (y compris la nuit !) et ne se posent que pour pondre et pérenniser l’espèce. Mais une araignée tissant sa toile me comble également de bonheur.

Citations et mantras d'un défenseur de la biodiversité

TN : Faites-vous vôtre la citation de Dostoïevski présente dans votre livre « Tu as aimé la vie : il faut maintenant tâcher de la comprendre ». Ou bien préférez-vous nous confier votre mantra intime ?
Oui, parce que l’amour conduit à l’action, mais on pourrait aussi s’inspirer de Léonard de Vinci qui disait « Scrute la nature, c’est là qu’est ton futur ». Autre pensée éloquente, celle de Victor Hugo : « Le beau est plus utile que l’utile ». La nature est si belle que c’est d’elle dont il devait parler !
À titre personnel, je me suis risqué à quelques citations comme « Le ciel inspire la liberté, l’oiseau l’incarne » ou encore « Le panda est moins menacé que la colombe de la paix ». Dans un autre genre « Le coq au vin n’envie pas la poule au pot ». Et pour conclure « Mieux vaut être une poule mouillée qu’un canard laqué ! ».